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Commentary

Freiner la troisième course à l’espace

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WASHINGTON – La Chine, la Russie et les États-Unis affinent aujourd’hui leurs capacités anti-satellites (ASAT) et la troisième manche de la compétition pour « prendre l’avantage » dans l’espace est bel et bien en train de se jouer. À la différence des précédentes, qui marquèrent la guerre froide, elle met aux prises non pas deux mais trois concurrents. En revanche, comme les précédentes, cette course à l’espace nous expose aux risques d’une escalade rapide et de l’intensification du conflit entre grandes puissances. Un ensemble de règles de bon sens pourraient contribuer à ralentir le processus et à prévenir un conflit spatial. Malheureusement, la Russie et la Chine ne semblent guère intéressées par la négociation d’un code de conduite entre puissances spatiales.

La première course à l’espace commence en 1957, lorsque l’Union soviétique lance Spoutnik, le premier satellite artificiel de la Terre. L’administration du président Dwight Eisenhower décide de laisser tranquilles Spoutnik et ses successeurs, consciente que les États-Unis pourront un jour dépasser les programmes spatiaux soviétiques et qu’il est dans leur intérêt de ne pas détruire ces engins.

Le successeur d’Eisenhower, John F. Kennedy, arrive à la même conclusion. Mais il fait un pas de plus, se joignant à l’Union soviétique pour réclamer aux Nations unies une résolution sur la coopération dans l’espace. Les yeux de Kennedy se sont dessillés lors d’un essai nucléaire atmosphérique réalisé par les Américains en 1962, qui, par inadvertance, a détruit au moins six satellites, dont un appartenait à l’URSS. Quelques mois plus tard, la crise cubaine des missiles pousse à la conclusion d’un accord sur l’interdiction des essais atmosphériques. En 1967, le président Lyndon Johnson et le dirigeant soviétique Léonid Brejnev entérinent les résolutions des Nations unies avec la signature du Traité de l’espace, qui marque la fin de la première phase de la course militaire à l’espace.

La deuxième phase de la compétition commence au milieu des années soixante-dix. L’Union soviétique de Brejnev procède aux essais d’un nouveau type d’armement ASAT, et l’administration du président Gerald Ford décide de répondre au même niveau. Sous le président Jimmy Carter, les États-Unis tentent d’utiliser la diplomatie pour limiter les programmes ASAT, mais les deux superpuissances ne peuvent s’entendre sur la définition d’une arme spatiale.

En 1983, l’administration du président Ronald Reagan lance l’Initiative de défense stratégique, qui intensifie la compétition. Cette deuxième vague se se calme en 1987, lorsque Reagan et Mikhaïl Gorbatchev signent le traité américano-soviétique portant sur l’élimination des missiles de portée intermédiaire, et elle s’éteint définitivement avec la dissolution de l’Union soviétique.

La dernière phase de la compétition militaire dans l’espace a commencé en 2001, lorsque les États-Unis, sous la présidence de George W. Bush se sont retirés du traité ABM (Anti-Ballistic Missile). Lors de la guerre en Irak, ils montrent en outre qu’ils possèdent des moyens militaires spatiaux sophistiqués. La Russie, à l’époque, n’est pas en position de relever le défi. Mais le Kremlin, peu à peu, augmente ses investissements dans ses capacités de défense spatiale. La Chine en fait de même, et démontre en 2007 qu’elle est en possession d’une arme ASAT capable de « frapper pour détruire » (hit to kill), par simple énergie cinétique. L’essai chinois, tout comme l’essai nucléaire atmosphérique des États-Unis en 1962, occasionne d’importants dommages environnementaux, en créant un vaste champ de débris létaux, dont la dangerosité est par nature aléatoire.

En 2008, les États-Unis utilisent un missile antimissile mer-air, spécialement adapté, pour détruire un satellite de renseignement américain en perdition, juste avant sa rentrée dans l’atmosphère. Les États-Unis emploient aujourd’hui une version miniaturisée et sans équipage de la navette spatiale pour réaliser des « opérations de proximité » : approcher des satellites sans les endommager. La Russie a lancé trois satellites pour ces opérations de proximité. Les essais chinois d’armes ASAT ont été couronnés de succès, au point qu’elles sont maintenant conçues pour éviter leur cible.

La compétition militaire dans l’espace est pour le moment moins acharnée que lors des deux premières phases, mais elle s’intensifie. La question, dès lors, devient celle des moyens qui parviendront à la freiner.

La Russie et la Chine sont en faveur d’un traité international afin d’empêcher l’« arsenalisation de l’espace ». Mais leur proposition présente des difficultés non négligeables, à commencer par celle d’un consensus sur la définition des armes spatiales. La plupart des capacités spatiales, comme les lasers ou les opérations de proximité, ont également des applications pacifiques. Contrôler et vérifier le respect des règles internationales est une gageure. Et quand bien même des dispositions feraient l’objet d’un accord, la ratification et la mise en œuvre d’un traité pourrait prendre plusieurs décennies, comme ce fut le cas avec le Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires.

Une approche plus simple, quoique nullement aisée, consisterait à définir un code de conduite dans l’espace. Bonne nouvelle : le cadre pour la création de ce code international – imaginé en 2002 par le Stimson Center (que j’ai co-fondé) – existe déjà, et le projet en a été dressé en détail par l’Union européenne. Mauvaise nouvelle : la Chine et la Russie ainsi que de nombreux pays en développement ont émis d’importantes réserves.

Les pays en développement désapprouvent la tentative de l’Union européenne, dans la mesure où elle court-circuite un projet qui pourrait émaner des Nations unies. Ils ont en outre des réticences quant à l’affirmation, telle qu’elle figure dans le projet de code, du droit national et collectif à la légitime défense – un droit inscrit dans la Charte des Nations unies. La Chine et la Russie aimeraient limiter le domaine d’application du code aux activités civiles et commerciales – alors même que les programmes spatiaux militaires sont le nœud du problème et la principale raison d’être d’un tel code. Le projet de traité soutenu par la Russie et la Chine ne concernerait que les armes déployées dans l’espace, à l’exclusion des programmes d’armement ASAT déployés au sol.

Assurément, ni la Russie ni la Chine ne sont prêtes à réduire leurs capacités ASAT ; et les États-Unis développent les leurs. Des mesures de transparence et des politiques destinées à établir des liens de confiance auront leur utilité, de même que des recommandations pour l’utilisation durable de l’espace extra-atsmosphérique, lesquelles peuvent provenir de la Commission des Nations unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique. Mais on ne mettra pas fin à la troisième phase de la compétition spatiale avant que toutes les grandes puissances ne soient prêtes à adopter un code de conduite pour un comportement responsable.

Traduction François Boisivon

Michael Krepon est cofondateur du Stimson Center à Washington.

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