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Commentary

Qu’est-ce qui fait de nous des humains ?

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ST ANDREWS, ÉCOSSE – Le mois dernier, les spectateurs se sont pressés dans les salles de cinéma pour voir La Planète des Singes – Suprématie, dans lequel une armée de primates modifiés par un rétrovirus entre en guerre contre l’humanité. Des chimpanzés à cheval, des gorilles armés de mitrailleuses et des orangs-outangs savants font sans aucun doute les ingrédients d’un bon film. Mais des événements de ce genre pourraient-ils se produire dans la vie réelle ?


Dans le roman de 1963 de Pierre Boulle La Planète des Singes, dont les films sont tirés, le voyageur de l’espace Ulysse Mérou est échoué sur une planète terrifiante gouvernée par des gorilles, des orangs-outangs et des chimpanzés qui ont copié la langue, la culture et la technologie de leurs anciens maîtres. Les humains quant à eux ont dégénéré en bêtes brutales et primitives.

Une grande part du réalisme sinistre de l’œuvre La Planète des Singes provient de l’impressionnante attention accordée par Boulle aux détails scientifiques et aux connaissances de la recherche de l’époque sur le comportement animal. Son livre puise dans la notion encore populaire selon laquelle des animaux tels que les chimpanzés et les dauphins ont des systèmes de communication secrets mais complexes que les humains ne peuvent pas même imaginer. Bien des gens préfèrent croire que tous ces scientifiques « arrogants » qui ont conclu que les animaux ne savent pas parler n’ont tout simplement pas réussi à décoder les appels des animaux.

Mais le livre de Boulle est résolument une œuvre de fiction, parce que les singes ici sur Terre ne pourront jamais s’emparer de la culture humaine que par l’imitation. En réalité, une culture complexe nécessite des capacités biologiques sous-jacentes, façonnées sur de longues périodes d’évolution. Les chimpanzés n’ont tout simplement pas le contrôle vocal ni la physiologie nécessaires pour produire un discours.

En outre, les singes modernes n’ont pas pu être rendus très intelligents, même en ayant recours à des drogues améliorant les facultés cérébrales. Et bien que les microbes puissent modifier un comportement – comme lorsque la rage rend son hôte violent et agressif – ils ne pourront jamais conférer un langage à une espèce.

Nous le savons parce que la communication animale a été étudiée intensivement durant plus d’un siècle et parce que les preuves scientifiques offrent peu de traces de facultés de communication véritablement complexes dans des espèces non humaines. Par exemple, dans les années 1940, des chercheurs ont élevé un chimpanzé nommée Viki dans leur maison. Mais Viki n’a appris que quatre mots – « mama », « papa », « cup » et « up » – ce qui a été plus ce qui pouvait être dit lors d’une précédente expérience dans laquelle un chimpanzé et un enfant humain avaient été élevés ensemble. Cet exercice a dû être abandonné après le chimpanzé n’a pas réussi à apprendre un seul mot et quand l’enfant a effectivement commencé à imiter les sons du chimpanzé.

Dans les décennies suivantes, les études qui ont appris le langage des signes aux singes ont produit un grand enthousiasme. Et pourtant, pratiquement tous les linguistes s’accordent à dire que les grands singes dans ces expériences n’ont pas produit de langage. Ils ont pu mémoriser la signification des signes, mais ils n’ont pas réussi à apprendre les règles de grammaire.

Fait révélateur, les énoncés produits par des singes « parlants » se sont révélés extrêmement égocentriques. Une fois dotés des moyens de parler, les communications des singes se limitent aux expressions du désir comme : « Gimme food » (Donne-moi à manger). La formulation enregistrée la plus longue de grand singe « parlant » par un chimpanzé du nom de Nim Chimpsky fut : Give orange me give eat orange me eat orange give me eat orange give me you (Donner orange moi donner manger orange moi manger orange donner moi manger orange donner moi toi). Il s’avère que les chimpanzés, les bonobos et les gorilles et font de piètres interlocuteurs.

En revanche, dans les premiers mois d’énonciation de leurs premiers mots, des enfants de deux ans peuvent produire des phrases complexes, grammaticalement correctes et sur des sujets divers, composées de verbes, de noms, de prépositions et de déterminants. Cela leur est possible parce que les esprits humains ont évolué de manière à comprendre et à produire du langage.

De nombreux chercheurs pensent que le langage est issu de l’utilisation de signes porteurs de signification. Nos ancêtres ont été immergés dans un monde riche en symboles, ce qui a produit une boucle de rétroaction de l’évolution, qui a favorisé la croissance des structures nerveuses nous permettant de manipuler efficacement des symboles. La syntaxe dans la langue humaine actuelle a été rendue possible par un long usage de langues proto-symboliques par nos ancêtres. Les gènes et la culture ont co-évolué pour réorganiser le cerveau humain.

La même chose est vraie de la guerre, qui est bien plus qu’une agression à l’échelle supérieure. Dans la guerre, des institutions complexes dictent des codes de comportement stricts et des rôles individuels qui facilitent la coopération. La recherche suggère que ce niveau de coopération n’a pas pu évoluer dans une espèce qui ne disposait pas d’une culture complexe et de fonctionnalités telles que la répression institutionnalisée et les représailles socialement sanctionnées.

La plupart de ces normes ne sont pas évidentes et doivent donc être inculquées, en principe durant la jeunesse. Mais même chez les singes qui sont de très bons imitateurs, on trouve peu de preuves convaincantes que les comportements soient activement enseignés. Quand les singes coopèrent, c’est en grande partie pour aider leurs parents. L’ampleur de la coopération humaine, qui implique un très grand nombre de personnes qui travaillent ensemble, est sans précédent, en grande partie parce qu’elle est bâtie sur des normes socialement apprises et transmises.

Il existe à présent de nombreuses preuves que les activités culturelles de nos ancêtres ont modifié le cerveau humain par la sélection naturelle, qui a à son tour renforcé nos capacités culturelles par des cycles récurrents. Par exemple, la consommation de lait a commencé chez les humains au Néolithique ancien. Ces humains ont donc été exposés à une forte sélection favorisant la sélection des gènes qui décompose le lactose riche en énergie. Cette co-évolution génético-culturelle explique pourquoi une grande partie de ceux qui ont des ancêtres bergers sont tolérants au lactose.

Il n’est pas étonnant que Boulle ait tant insisté sur l’imitation. Les humains sont les descendants d’une longue lignée d’imitateurs, qui ont mimé les réponses de leurs semblables à la peur pour identifier les prédateurs et pour éviter le danger. Aujourd’hui, ceci se reflète dans l’empathie et dans d’autres formes de contagion émotionnelle qui font de ces films une expérience poignante. Sans ces caractéristiques, nous regarderions tous les films comme des sociopathes, qui sont tout aussi froids devant un meurtre ou devant un baiser.

C’est également grâce à l’imitation que nos ancêtres ont appris à découper des carcasses, à faire du feu et à fabriquer des outils pour creuser, des lances et des hameçons. Ces compétences ainsi que de nombreuses autres ont fait de nous une espèce supérieurement adaptée pour déchiffrer les mouvements des autres et pour les reproduire avec nos propres muscles, avec nos tendons et nos articulations. Des siècles plus tard, les stars de cinéma actuelles démontrent la même aptitude en imitant les mouvements des autres primates, avec une précision qu’aucune autre espèce ne peut égaler.

La culture humaine, ayant évolué au fil des millénaires, n’est pas quelque chose qu’une autre espèce peut facilement récupérer. Nous pouvons être certains qu’il n’y aura pas de guerre inter-primates sur Terre. Pour ce faire, une autre espèce devrait faire l’objet d’un long périple similaire prolongé de l’évolution. Et la seule véritable espèce de primate belligérant sur cette planète semble déterminée à empêcher cela.

Kevin Laland, professeur de biologie de l’évolution et du comportement à l’Université de St Andrews au Royaume-Uni, a publié Darwin’s Unfinished Symphony: How Culture Made the Human Mind.

Par Kevin Laland

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